Le Mans Classic – Motors TV dans la course – Dans la Lola T298 (2/2)

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Guy prend un bon départ dans la première course, samedi à 20 h 00. Il se maintient sans problème dans le bon paquet avec une BMW M1, deux Ferrari 512 BB, une Duckhams, une autre Lola, une Porsche 908, bref, que du beau monde, et il s’arrête à mi-course pour me céder le baquet. Ma fille Capucine est venue spécialement voir courir son papa, des amis et amies ont également fait le déplacement pour l’occasion, mais je préfère toujours fermer ma combinaison, enfiler ma cagoule ignifugée, mon casque et mes gants assez tôt avant de prendre le volant pour m’isoler un peu et me concentrer, me repasser le circuit dans la tête, comme dans un jeu vidéo, comme l’explique très bien Patrick Tambay.

C’est important parce que je vais me jeter instantanément dans le grand bain, me retrouver au milieu de pilotes en piste depuis quelques tours, ou même ayant pris le départ, donc parfaitement dans le rythme, comme Patrice dans l’autre Lola, qui doit juste marquer un arrêt de 1’30 à son stand mais reste au volant bien sûr. Dès la sortie des stands, en pleine accélération, la magie opère. Plus rien d’autre ne compte que soigner les trajectoires, les rétrogradages avec la boîte Hewland 5 vitesses, surveiller les manomètres de température huile et eau, la pression d’huile, les voyants. Et me régaler de ces freinages incroyables, à l’abord des chicanes des Hunaudières, avant Mulsanne, à Indianapolis. La Lola est parfaitement équilibrée, vive, réactive, elle s’inscrit sur la trajectoire et n’en bouge plus, dans les esses Porsche, à 220 km/h, c’est très impressionnant « à fond de quatre » où les grosse GT ont du mal, à cause de leur poids presque deux fois plus élevé qui martyrise les pneus, en revanche en ligne droite, leurs 500 ou 600 chevaux leur permettent de dépasser les 300 km/h alors que nous « plafonnons » à 280 !

Tout se passe bien jusqu’à l’avant dernier tour où je perçois une baisse de puissance en passant la 3e, puis la 4e, à la sortie d’Arnage, alors que je suis en train de dépasser une M1. Je passe la 5ie et comprend qu’il y a un problème et dès que je lève le pied, un panache de fumée apparaît dans mon rétroviseur, en surveillant le sillage de la Lola. Catastrophe, le moteur vient de casser, je retourne au stand le bras en l’air pour signaler ma faible vitesse à ceux qui me rattrapent, protégé par les drapeaux blancs brandis par les commissaires que je remercie, comme toujours, pour leur dévouement.

Au stand, le verdict de Thierry Argenson est rapide, il y a un trou dans un piston, c’est terminé pour cette course. Je suis vraiment effondré. Je n’ai jamais cassé un moteur de ma vie en course, que ce soit à moto ou en auto, depuis 35 ans que je pilote, et je ne comprends pas où et comment j’ai pu commettre une erreur. De plus, j’ai évidemment des responsabilités par rapport à mes équipiers, et j’ai honte. En fait tout le monde tente de me consoler et de me rassurer, en précisant que ce moteur était à bout de potentiel, qu’il devait partir en révision à l’issue de cette épreuve, et qu’il a déjà subi des surrégimes…C’est très sympa, mais le dernier en date, c’est moi qui lui ait infligé, et je suis certain maintenant que c’était en engageant le premier rapport lors d’un freinage très appuyé à Mulsanne, au milieu d’autres pilotes. Je n’avais jamais utilisé la première auparavant au Mans, ni à Mulsanne, ni à Arnage, les deux seuls endroits où le fait de reprendre la première permet de bénéficier d’une meilleure accélération ensuite dans toute la ligne droite. Même en 1988 et 1989 avec l’Argo-Ford et la Spice-Ford, j’utilisais la seconde pour préserver la boîte. J’ai dû rentrer le rapport trop tôt, et le moteur a subi un surrégime, je n’utiliserai plus jamais la première, je me le jure.

Les mécaniciens se lancent immédiatement dans une fantastique partie de mécanique pour changer le moteur avant la course de nuit, à 4 heures du matin, sous les yeux de dizaines de spectateurs admiratifs. Je reste un moment avec eux pour les soutenir et admirer leur travail. Après une douche et un repas léger et rapide, je les retrouve dans le paddock, le moteur vient de reprendre vie, la Lola est comme neuve. Je remercie toute l’équipe avec émotion.

Je suis prêt à prendre le départ de la deuxième course juste avant l’aube. Le moral est revenu et l’envie d’en découdre, bien aidé et soutenu par Guy, Fred et Jacques. Si vous regardez le programme consacré au Mans Classic diffusé sur MOTORS TV le lundi 12 à 21 Heures, et rediffusé ensuite, vous aurez une bonne idée de l’ambiance ! Le départ de nuit est fabuleux, je suis en 7e ligne et je me bagarre avec ceux qui m’entourent, je me place dans le sillage d’une grosse Ferrari BB 512 qui me dépose à l’accélération dans les lignes droites, mais que je rattrape dans les freinages et dans les courbes, je suis calé dans ses échappements, c’est génial !

Mais la Ferrari perd des fluides dans son sillage, et ma visière se couvre d’un mélange d’huile et autres substances, il va falloir que je passe mon gant pour retrouver un peu de visibilité. Impossible de lâcher le volant au freinage ou en courbe, évidemment, donc je choisis la ligne droite des Hunaudières. A 280 km/h, je parcours près de 90 mètres à la seconde, donc il faut faire ça aussi vite que possible, d’autant que je commence par étendre la couche sur ma visière et la visibilité est proche de zéro, déjà que l’éclairage est très succinct, l’épisode est moyen. J’aurai dû évidemment placer des « tear of » sur ma visière…trop tard.

Un gros freinage mouvementé à trois ou quatre de front dans la première chicane des Hunaudières m’a obligé à passer sur le vibreur deux tours plus tôt, et un autre pilote est revenu en perdition sur la piste me percuter à l’avant gauche, et j’avais un autre pilote sur ma droite, heureusement rien n’a souffert. Dans le très long « droite » des virages Porsche, l’arrière se dérobe brutalement, c’est une crevaison à l’arrière gauche. Je rattrape la Lola en travers, et je lève le pied pour rentrer au stand où l’équipe change la roue en quelques secondes. Je reprends la piste pour deux tours et c’est déjà le moment de céder le baquet à Guy, qui va terminer la course sans encombre et avec talent. Nous sommes 19e, la Lola est impeccable, et Fred va pouvoir se régaler et se classer brillamment 5e dans la troisième course dimanche à la mi-journée. Avec les trois troisièmes places de Patrice Laffargue dans chacune des courses le bilan du team est très bon.

Je remercie très chaleureusement toute l’équipe et particulièrement Jacques bien sûr, pour le cadeau génial qu’il vient de me faire. Ce dimanche 11 juillet, je fête mes 57 ans. Incroyable, je n’ai rien vu passer, dans ma tête, un jour comme celui-là, j’ai 17 ans, à peine !

 Jean-Luc ROY

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