Schumacher, une vie à la limite

La terrible chute à ski qui a frappé Michael Schumacher le dernier dimanche de l’année 2013, à quelques jours seulement de son 45ème anniversaire, démontre une nouvelle fois ce que le destin peut réserver de plus cruel à ceux que l’on suppose, consciemment ou inconsciemment, protégés des maux qui frappent… le commun des mortels.

Avec ses 7 titres de Champion du Monde de Formule 1, ses 91 victoires, ses 68 pole-positions, ses 155 podiums, en 307 Grands Prix, on le pensait à l’abri de tout danger depuis la fin de la saison 2012, qui l’avait vu prendre une deuxième retraite bien méritée et définitive celle-là à 43 ans, après un premier arrêt à la fin de la saison 2006 consécutive aux deux titres de Fernando Alonso.

Même si, aux yeux des non spécialistes, un pilote de Formule 1 est obligatoirement un « casse-cou », un « trompe la mort », ce n’était pas le cas de Michaël Schumacher, et le fait qu’il n’ait été blessé qu’une seule fois en 307 départs, avec une fracture de la jambe lors du GP de Grande-Bretagne à Silverstone dans la rapide courbe de Stowe, en atteste clairement.

Bien sûr, il n’est jamais anodin d’évoluer à plus de 300 km/h au volant d’une monoplace, mais les progrès considérables effectués en matière de sécurité et de résistance aux chocs ont permis d’éviter tout accident mortel en course en F1 depuis la disparition d’Ayrton Senna le 1er mai 1994 lors du GP de Saint Marin à Imola. Les nouveaux tracés très sécurisés ont bien évidemment énormément contribué à rendre la Formule 1 moins dangereuse pour ce qui concerne les conséquences d’une sortie de piste. Même si la course automobile et les sports mécaniques restent évidemment des sports dangereux, particulièrement la moto.

Est-ce pour cette raison que Michaël avait tenté de se tourner vers les courses moto après sa première retraite fin 2006 ? On savait qu’il était passionné de deux-roues mais que ses contrats de pilote limitaient drastiquement cette pratique pendant sa carrière, comme ce fut le cas pour Sébastien Loeb avec qui il se retrouvait d’ailleurs discrètement, presque anonymement…. sur certains circuits, pour aligner les tours de piste et se faire plaisir tout simplement !

A près de 40 ans, il avait même osé prendre le départ de plusieurs courses de SuperSport, se blessant aux vertèbres en 2009, à tel point que ce fut la raison invoquée pour renoncer à son retour en F1 pour remplacer Felipe Massa, blessé à la tête lors du GP de Hongrie à Budapest en 2009.

Mais c’était reculer pour mieux revenir et à l’orée de la saison 2010, cette fois plus de prétexte, Schumacher reprenait du service à plein temps en F1 au sein de l’écurie Mercedes en retrouvant Ross Brawn pour tenter de retrouver le chemin de la victoire avec la firme à l’étoile. Ces trois saisons n’ont pas été concluantes qu’il pouvait l’espérer pour le septuple Champion du Monde, dominé par son équipier Nico Rosberg qui parvenait même à décrocher une victoire pour les Flèches d’Argent. Fin 2012, cette fois, sa carrière de pilote se terminait pour de bon avec son remplacement par Lewis Hamilton venu tout droit de chez Mc Laren.

On savait que Michaël Schumacher était un passionné avant tout. Passionné de sports mécaniques et de vitesse bien sûr, mais aussi de recherche des limites et de décharge d’adrénaline. Pas pour franchir ces limites, mais pour les rechercher, pour les identifier, pour les reconnaître et pour les tutoyer. Ses trois premières années de « retraite temporaire » lui avaient démontré qu’il devait se trouver d’autres centres d’intérêt que celui qui l’avait obsédé pendant près de 35 ans.

Dans la vie d’un sportif de haut niveau, quel qu’il soit, il y a un « pendant » la carrière, où tous les efforts, toutes les pensées, toutes les obsessions sont focalisés sur la recherche de la performance, tendues vers un seul but : obtenir les meilleurs résultats possibles. Et puis il y a un « après » la carrière, où les journées deviennent longues, où ce qui a mobilisé vos pensées et votre énergie pendant des dizaines d’années a disparu, et il ne reste parfois qu’un vide, très difficile à combler, malgré une famille, des amis, des projets, des loisirs, etc….

Alors le sportif décide que tout ce qu’il fera, il devra le faire « à fond », du mieux possible, pour garder son mental, sa forme, sa force, sa motivation. Quel que soit le sport pratiqué, la discipline ou l’occupation choisie.

Ce domaine peut être les affaires, la politique, l’art, un autre sport ou même une philosophie.

Membre fondateur de l’Institut du Cerveau et de la Moelle Epinière créé par le Professeur Saillant avec Jean Todt et d’autres parrains très connus, Michaël Schumacher a souhaité mettre sa notoriété au service de nobles causes, puisqu’il est également ambassadeur pour les campagnes de la  Fondation de la FIA « Action for Road Safety », créée en 2001, qui s’appuie également sur Fernando Alonso, Jenson Button ou Lewis Hamilton.

Propriétaire de plusieurs domaines et propriétés en Suisse et ailleurs, il aurait pu se contenter de profiter de tous les jouets acquis grâce aux centaines de millions de dollars accumulés pendant sa carrière longue de presque 20 saisons en Formule 1.

Mais il a fallu que le destin surprenne Schumacher en ballade en compagnie de son fils en hors-piste près de Méribel, où il  possède un chalet, le 29 décembre 2013 vers 11 h 00 du matin. Lors de sa chute, le choc de sa tête  contre un rocher affleurant sous la neige fraîche, a occasionné un traumatisme crânien important, malgré le casque dont il était équipé.

C’est exactement ce que l’on appelle un accident.

De ceux qui frappent malheureusement des dizaines de skieurs qui se risquent en hors-piste chaque hiver et dont la vie est bouleversée par les conséquences de ces chutes.

Dix fois, cent fois, comme à moto, comme dans d’autres sports «  à risque », tels que le rugby, la boxe, le ski, ou d’autres encore, tout se passe bien et le pratiquant s’en tire avec quelques douleurs ou même moins.

Parfois le sort et les circonstances s’acharnent et la vie bascule….

Michaël Schumacher n’est pas une tête brûlée, même si son comportement en course parfois rugueux, viril, a pu inquiéter à juste titre certains de ses adversaires.

D’autres pilotes mythiques ont été frappés par le destin loin des circuits comme Graham Hill, Mike Hailwood ou encore Carlos Pace, Colin Mc Rae et bien d’autres.

Le destin choisit son moment, choisit son endroit. Si l’on est croyant, les Africains disent que c’est « Mektoub », c’est écrit, quelque part…

Quoi qu’il arrive, Michaël Schumacher laisse l’image d’un pilote talentueux et engagé, une légende de son sport, qui doit livrer un combat acharné.

Jean-Luc Roy

Avec toutes ses forces, jusqu’au drapeau à damiers.

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