Senna, une rencontre – Par Patrick Rivet

Gamin, j’admirais Jackie Stewart. Jeune journaliste, j’étais heureux de rencontrer Alain Prost lors de quelques visites sur les circuits. Quand j’ai vu le film sur Ayrton Senna, j’ai été abasourdi de la réaction du premier envers le Brésilien. Quand je devins reporter sur la Formule 1 pour l’Automobile Magazine, disons lors des deux saisons 1989-1990, la presse comme le grand public se partageait en deux camps : Prost et Senna. Prost ou Senna. Malgré tous mes efforts, difficile de rester impartial. Qu’Alain Prost ne m’en veuille pas, mais sa rencontre, la vie, ont fait que je le «trahissais» et  basculais dans le clan Senna…

Ayrton Senna, c’était un écorché vif. Un animal qu’il fallait apprivoiser. Un félin qui ne donnait pas facilement sa confiance. La F1 moderne, telle qu’on la connaît aujourd’hui, elle est née là, à l’époque de cette rivalité Senna-Prost. Sur la piste, moments de sport inoubliables, envolée médiatique retentissante. En dehors, avec ses règles punitives. Ayrton Senna devra, maintes fois, s’expliquer, se justifier, battre sa coulpe, se rabaisser parfois. Songez qu’on le menaça de lui retirer sa licence !!! A lui, un des plus grands champions de l’histoire… C’était d’ailleurs le cas lorsqu’il vint à Paris, au siège de la FIA, début 1994, suite à une altercation qu’il avait eu avec Eddie Irvine lors du GP du Japon, en fin de saison précédente. Je l’avais alors longuement attendu, lui et son homme d’affaire Julian Jakobi, pour le conduire à L’Equipe. Pour une visite du journal et une «réconciliation» avec Johnny Rives, d’une valeur alors insoupçonnée.

Mais on n’en est pas là. Pour qui veut, au crépuscule des années 90, illustrer un article sur Ayrton Senna avec des images privées, on ne dispose encore que du beau travail réalisé par Bernard Asset et Lionel Froissart datant de l’époque Lotus. Depuis, Senna a été champion du monde et pilote une McLaren-Honda. D’où l’envie folle de convaincre le Brésilien de la nécessité de refaire un reportage chez lui, au Brésil. Il va falloir la saison 1989 pour y parvenir, avec Olivier Marguerat et Norio Koike qui devint ensuite son photographe. Norio, ce petit Japonais au grand talent qui ne remit plus jamais les pieds sur un circuit au lendemain du 1er mai 1994… D’abord, lui montrer mon travail, et je me rappelle encore de son arrivée au circuit de Montréal, avec sous le bras le journal que je lui ai confié la veille. Ensuite, ne pas le harceler, ne pas le brusquer mais discuter, de tout et de rien durant les week-ends de Grand Prix. Jusqu’à son assentiment. Et c’est ainsi que, pour L’Automobile Magazine, nous nous sommes retrouvés en décembre 1989 à Sao Paulo, passant quelques jours avec celui qui venait de vivre, à la suite du GP du Japon où il avait perdu son titre, parmi les semaines les plus éprouvantes d’une carrière qui faillit bien s’arrêter là.

Souvenir de la maison familiale, cachée derrière un haut mur blanc. De la visite à Interlagos, alors en travaux, de la séance de sport avec Nuno Cobra, de la visite à la ferme en hélico…

   

Un an plus tard, toujours avec Olivier et Norio, ce sera un livre que l’on fera avec Ayrton Senna. Quel souvenir. On lui rendait visite à son hôtel, quand il passait par Paris et là, dans sa chambre, façon soirée diapo en famille, on installait le projecteur et Ayrton choisissait les photos et dictait les légendes tout en regardant les photos projetées sur le mur. Il n’y avait alors plus de langue de bois. Un moment rare. Senna est double champion du monde, s’es forgé une carapace. Le pilote apparaît un peu plus froid, l’homme Ayrton Da Silva s’affirme.

1991, troisième titre pour Senna. Trajectoire différente en ce qui me concerne. Je suis les Grands Prix à la télé mais j’aurais encore la chance de croiser Ayrton Senna à quelques (belles) occasions. Essais hivernaux 1993. On est loin de Barcelone, encore plus loin de Barheïn. On est à Silverstone. Le thermomètre a bien du mal à gravir les échelons au-dessus de zéro. Honda s’est retiré, la F1 vit sous l’ère de l’électronique et des suspensions actives dont Williams est le champion incontesté, McLaren s’appuie sur une motorisation Cosworth. Les négociations avec Wiiliams ont échoué. Ayrton Senna songe à se retirer. Mais il se dit qu’il sera bien à Silverstone pour tester cette McLaren MP 4/8. D’où ma présence, envoyé par L’Equipe.

La journée touche à sa fin, la nuit tombe, un vent glacial nous transperce lorsqu’arrive la voiture de location que l’on a guettée toute la journée. En sort Ayrton Senna, petit blouson de cuir et mocassins italiens aux pieds, si décalé alors qu’il aurait fallu doudoune et grosses chaussures ! Aussitôt s’organise dans une petite salle attenante au podium, une conférence de presse de quelques minutes que l’on prolongera, tous les deux, une dizaine de minutes, histoire de se retrouver… Il y aura, enfin, cette visite à L’Equipe à l’orée de sa saison chez Williams-Renault, long moment de partage avec l’ensemble de la rubrique auto-moto-bateau, conversation-vérité au moment où, sans jeu de mots, il est temps pour tous les acteurs de cette fameuse rivalité Senna-Prost de tourner la page. Prost s’est définitivement retiré avec son 4e titre de champion du monde. Senna s’apprête alors à lui succéder. Encore un bien bel échange. Une toute dernière fois. Mais ça, on ne le savait alors pas.

3 résponses à "Senna, une rencontre – Par Patrick Rivet"

  • bruno casier a écrit:
  • Martine Bogé a écrit:
  • Nounou a écrit:
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