Mon 1er mai 1994 – par Laurent-Frédéric Bollée

Engagé officiellement par France 2 le 1er avril précédent comme « journaliste rédacteur », je me trouve donc en ce beau dimanche férié de permanence pour traiter de l’actualité de la discipline reine du sport automobile (que je couvre toutefois depuis deux ans pour la chaîne en tant que pigiste), à savoir la Formule 1. Il se trouve que ce GP de Saint-Marin est un peu spécial. France Télévisions a reçu l’autorisation de la FOM de se rendre sur les Grands Prix en cette année 1994, aux côtés de TF1 qui continue de les diffuser en direct…

L’accord prévoit que nous pouvons enregistrer sur place les images de la course, faire des plateaux, autant d’interviews que l’on veut et aller jusqu’à cinq minutes pour un reportage complet diffusé dans Stade 2 en fin d’après-midi. Seule restriction : pas d’image sur la grille, et a priori pas de direct. Il faudrait vraiment un événement majeur pour qu’il y en ait un…

A Imola, il s’agit donc du premier GP européen de l’année, après le Brésil et le Pacifique. Il a donc été décidé d’une opération assez forte : France 2 est sur place avec mon collègue Lionel Chamoulaud, et même France 3 a envoyé une équipe. Comme cela, avec deux caméras et deux rédacteurs, le service public est bien représenté ! Et moi, on me confie la tâche d’être en contact à Paris, avec notamment la couverture de ce GP pour les journaux télévisés de 13h et 20h.

En fait, Lionel Chamoulaud fait le samedi les reportages dans ces deux éditions et c’est donc lui qui couvre hélas la mort de Roland Ratzenberger au 20h. La logique voudrait que j’aie dû faire un sujet sur « les morts en F1 » mais je n’en ai aucun souvenir. Je me souviens juste que je dois faire le résumé du GP dans le 20h du dimanche soir, Lionel ayant déjà la lourde tâche de faire le sujet dans Stade 2. Tout le monde a en mémoire, je pense, les images de Senna quand il découvre dans son stand l’accident de Ratzenberger, il s’agissait bien d’images provenant des caméras de la 2 et de la 3…

Mon rôle étant finalement assez simple (mais si Lionel s’est logiquement attribué le premier déplacement sur les GP en cette année, il est déjà prévu que l’on se partage le reste de la saison sur les autres circuits…), je me souviens très bien être arrivé à France 2 en ce dimanche matin de manière plutôt décontractée. Je ne suis pas très bien habillé, j’ai juste le GP à regarder et à en faire le résumé le soir, non ?

Et me voici donc dans ma régie, l’écran sous les yeux (j’ai le signal international, mais j’écoute les commentaires de TF1), une feuille de papier et un bic à la main pour noter les grands faits de course – je suis prêt à « dérusher » en direct comme on dit. Comme tout le monde, je suis d’abord ému par la séquence de la caméra embarquée de Senna s’adressant à Prost… Puis je suis marqué par les images d’un Senna comme enfermé dans sa voiture, presque déjà dans son cercueil… Et évidemment, je frémis grandement à 14h18 lorsque je vois l’accident (alors que me semble-t-il TF1 était en pub…). J’avoue que ma première pensée, en fan absolu de Senna et en déjà un peu « anti-Schumacher », est de me dire que zut, Senna ne gagnera pas et que Schumacher va encore en profiter… Mais très vite, bien sûr, on comprend que c’est grave, très grave…

Lorsque ce GP macabre prend fin, environ deux heures plus tard, c’est le branle-bas de combat. On sait que Senna est au minimum durement touché, les rumeurs vont bon train. Lionel Chamoulaud se concentre dorénavant sur l’accident, les réactions, et essaye de monter un direct (mais depuis le circuit ou l’hôpital ?). Moi, mon rôle a évolué, et je dois aussi préparer le résumé de la course pour Stade 2 avant le 20h, car Lionel ne pourra pas tout faire.

Aux alentours de 18h, tout s’accélère et il semble bien que Senna soit décédé. L’émission va commencer dans quelques minutes, et Patrick Chêne, le présentateur-rédacteur en chef, me demande de venir en plateau pour Stade 2 ! L’heure est grave, c’est une émission spéciale qui va débuter, et on a besoin de moi pour cette spécialisation que j’ai déjà. Je me souviens d’une sorte de grand tourbillon marqué par deux éléments : je me sens mal car je suis mal habillé, et je suis en direct à Stade 2. Mais en fait, plus que tout, je suis d’une tristesse insondable car on a appris par une dépêche de 18h40 que Senna était vraiment mort et je n’arrive pas à le croire. Après Ronnie Peterson bien des années avant, je perds ma deuxième idole en sport automobile…

Chêne me pose des questions sur Senna, sa carrière, sa personnalité… Je ne me souviens plus trop de ma « performance », sauf que pas mal de mes collègues m’ont dit que j’avais vraiment l’air très marqué et ému et que cela avait été justement un moment très fort dans l’émission. Mais déjà, un autre tourbillon a commencé.

Sitôt Stade 2 terminé, j’enchaîne par le résumé de la course au 20h, Lionel se chargeant toujours du direct depuis l’Italie. Mais déjà la décision a été prise par la direction de l’info : il faut aller à Sao Paulo pour couvrir l’événement depuis le Brésil ! Et c’est moi qu’on envoie, avec un caméraman et un preneur de son, en urgence – l’avion décolle à 22h20 !

Nouveau rush : je me souviens avoir eu le temps de passer chez moi en catastrophe, faire une valise en deux minutes, prendre une brosse à dents et avoir dit à ma future femme que je ne savais pas quand je revenais du Brésil… Je me souviens avoir embarqué dans l’avion d’Air France en sachant très bien qu’on n’avait pas de visa et qu’on risquait de se faire arrêter à l’atterrissage… Je me souviens qu’on s’était déjà rendu compte qu’on avait pris une caméra aux normes françaises de télédiffusion et que ça ne pourrait pas marcher au Brésil qui avait une autre norme… Je me souviens avoir annoncé le décès de Senna à quelques autres passagers de l’avion qui se demandaient ce qu’on allait couvrir… Je me souviens de leur réaction, émue et choquée… Oui, tout le monde se souvient forcément de ce 1er mai 1994, de comment il a appris la nouvelle !

Après, il y  a eu en effet l’arrivée au Brésil, et toutes les péripéties qui ont suivi pour couvrir l’ambiance dans la ville et l’enterrement de ce si grand champion et de cet homme si charismatique, sans doute le plus « impressionnant » dans ce domaine que j’ai vu dans toute ma carrière de journaliste sportif… Mais ça, c’est une autre histoire…

3 résponses à "Mon 1er mai 1994 – par Laurent-Frédéric Bollée"

  • Nounou a écrit:
  • Chris a écrit:
  • LFB a écrit:
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