Haïr Silverstone – par Patrick Rivet

Jamais je ne me suis senti aussi inutile, aussi vide, aussi impuissant professionnellement parlant. Les 1er  et 2 mai 1994, je me trouvais à Silverstone afin de couvrir, pour le journal L’Equipe, l’ouverture du championnat Européen de F3000. Presqu’une tradition avec, comme il se doit, le public britannique venu humer l’odeur des oignons grillés et des saucisses qui emplit l’atmosphère.  On déambule entre les camions de « merchandising ». Derrière la grande tribune faisant face aux stands – aujourd’hui les anciens – s’élève, telle une flèche dans le ciel, la maquette d’une Williams-Renault.

Imaginez ce que peut être la gigantesque salle de presse de Silverstone alors que se déroule, là-bas, à Imola, un Grand Prix de F1. Clairsemée, visitée par les seuls journalistes alors spécialisés dans la discipline.  L’ambiance, d’ordinaire si bon enfant, a déjà été fortement plombée par les évènements tragiques qui se sont déroulés les deux jours précédant le Grand Prix. Accident de Rubens Barrichello, décès de Roland Ratzenberger, le grand oublié de ce week-end maudit. Le lundi 2 mai étant férié en Angleterre, la course de F3000 se déroule donc le lundi. En ce dimanche de Fête du Travail, on ne peut donc pas dire qu’on soit bousculé. On a tranquillement suivi les qualifications, ici à Silverstone, rendu visite aux pilotes comme Jean-Christophe Boullion, Franck Lagorce ou Gil De Ferran, et on s’installe tout naturellement devant les grands écrans de la salle de presse pour suivre le Grand Prix. A mes côtés, l’ami Jifa, Jean-François Avenier, en son temps attaché de presse et impliqué en F3000, avec qui j’ai partagé tant de souvenirs de F3000. Dont celui-ci.

Dérouler le fil de sa mémoire, c’est se revoir, là, sur la troisième rangée de tables et de chaises, le nez levé vers les écrans placés au dessus à attendre le départ. C’est aussi se rappeler que cette course qui allait changer le cours de l’histoire de la F1 et, sans exagérer, celui de notre vie professionnelle, semblait vouloir être, décidemment, une des pires que l’on ait connue. L’accident du départ rajoute à la dramaturgie, on a vu voler une roue dans le public, la tension monte encore d’un cran. Celle qui règne sur Imola est palpable à travers l’écran de la télé qui nous a délivrés, quelques minutes plus tôt, des images fortes de la grille de départ. Celle de notre salle de presse se ressent par le simple fait… qu’on ne dit rien !

Et soudain, l’Image. Et soudain, la scène. Les ralentis. Les médecins. La bâche. L’hélicoptère. Dans la salle de presse, les cris. L’effroi. Le silence. Les tripes qui se nouent. Le célèbre casque jaune posé sur le cockpit. Du sang ? La bâche encore, rectangle funeste. On se regarde avec Jifa, abasourdis. On essaie de se rassurer mais le cœur n’y est pas. En moi, le pressentiment que le pire vient de nouveau d’arriver. Que celui avec qui j’avais collaboré pour écrire son livre « Piloter c’est ma vie » venait d’avoir rendez-vous avec la mort. Envie de chialer. Et se mettre d’un coup à détester Silverstone encore plus qu’Imola.

Oui, comment ne pas avoir soudain envie de quitter les lieux. Surtout quand tombe enfin la nouvelle confirmant pressentiment et crainte. Non pas pour l’Italie, mais pour Issy-les-Moulineaux, le siège, alors, du journal… Réaction étrange, égoïste sans doute, mêlant envie de fuir et réflexe professionnel. Senna est mort, il y a du travail. Je veux en être, témoigner, participer.  Je ne veux plus être là. Mais je ne suis pas, ne suis plus, ne suis pas encore, grand reporter sur la F1 – je le serai de nouveau en 1997 pour vivre le duel Villeneuve-Schumacher.

Lundi 2 mai. La maquette de la Williams a disparu. La course de F3000 se déroule, se termine. Victoire de Franck Lagorce. Retour à la salle de presse. Il faut bien écrire le papier, même s’il est court. Mais comment se concentrer ? Comment raconter cette course de F3000 ? Comment trouver les mots, cette première phrase à partir de laquelle tout s’enchaîne alors que la tête est ailleurs ? Franck, ne m’en veux pas !, mais ta victoire, en ce 2 mai, ne parvient pas à détourner mes pensées de ce qui s’est passé la veille. Accoucher des quelques lignes qui me sont accordées est un calvaire. Le regard, vide, fixe l’écran de l’ordinateur. Vide. Ecrire sur la F3000 ce jour-là est d’une telle futilité. Pour le journal qui prépare déjà la suite et planifie le départ d’Anne Giuntini à Sao Paulo. Pour moi. Oui, ce jour-là, jamais je me suis senti aussi vide, aussi inutile, aussi impuissant professionnellement parlant.

Mardi 3 mai. Ayrton Senna est sur tous les écrans. Vivant, il avait suscité les passions. Mort, il fait tomber les barrières de son sport. Vingt ans plus tard, on se demande ce que serait devenu non pas ce grand champion mais l’homme, celui qui avait crée le personnage de Senninha, qui rêvait d’un institut pour enfants défavorisés et avait déjà lancé sa fondation, aujourd’hui dirigée par sa soeur Vivianne. Un homme engagé, assurément.

 

2 résponses à "Haïr Silverstone – par Patrick Rivet"

  • Jim PROFIT a écrit:
  • Nounou a écrit:
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