Le jour où Ayrton a pris son envol – par Jean-Luc Roy

Ce week-end du 1er mai 1994, j’avais été invité par Citroën Sport à participer à une épreuve du Trophée AX sur le circuit de Magny-Cours. Comme je ne rate jamais une occasion de piloter un engin à moteur, à fortiori en compétition, j’ai dit oui immédiatement, malgré un emploi du temps plus que chargé !

J’arrive sur place en tout début d’après-midi le vendredi,  je retrouve mon copain Pascal Giral et toute l’équipe très sympa de Citroën Sport. J’ai plaisir également à retrouver l’un de mes équipiers des 24 Heures du Mans  1988, Pierre-François Rousselot, qui travaille également pour la marque aux chevrons. Nous parlons naturellement du Grand Prix de Formule 1 d’Imola qui se déroule ce même week-end et de la manière de rester  informés de tout ce qui se passe là-bas en temps réel.

Pas d’internet, pas de site connecté en permanence  à l’époque, il faut guetter les flashes à la radio et lire L’Equipe, en attendant de pouvoir regarder le Grand Prix en direct à la télévision. Et puis il y a quand même les séances d’essai à effectuer sur le circuit pour découvrir l’AX, pas très puissante bien sûr, mais agile et joueuse. Je suis là avant tout pour me faire plaisir.

Dès le vendredi, les nouvelles d’Imola sont « moyennes », avec la grosse sortie de Rubens Barrichello dans la chicane avant les stands. Les images sont terrifiantes, avec sa monoplace qui décolle sur les vibreurs pour se désintégrer dans les grillages. Heureusement on apprend vite que Rubens n’est pas grièvement blessé, Senna s’est immédiatement rendu au chevet du jeune Brésilien pour prendre de ses nouvelles et comprendre ce qui s’est passé. Les images d’Ayrton à la sortie du centre médical du circuit m’impressionnent. Il a le visage grave, émacié, le regard profond. Je comprends qu’il soit inquiet pour  son jeune compatriote et ami…

Et puis je repense à ce début de saison décevant pour lui, depuis qu’il a quitté McLaren pour rejoindre Williams. En 93, les Williams-Renault étaient imbattables et le titre est revenu à Alain Prost, après celui de Nigel Mansell l’année précédente. Ayrton s’est montré terriblement efficace en qualifications, comme toujours, portant son total à 64 pole-positions avant Imola, record absolu. Mais en course, c’est une autre histoire, il a dû abandonner chez lui au Brésil, et à Aïda au Japon, après avoir signé deux poles successives, et la victoire est revenue à deux reprises à Michaël Schumacher et à sa Benetton.  Ayrton a compris que le jeune Allemand serait son principal adversaire toute la saison puisqu’il a réalisé le sans-faute sur les deux premières épreuves.

J’attribue donc  ce regard inquiet et cette attitude inhabituelle chez lui, à cette inquiétude pour Rubens, et à son mauvais début de saison en course.

Le lendemain, je suis très choqué d‘apprendre la mort de Roland Ratzenberger durant les essais. Les images de la fin de la trajectoire de la Simtek sont atroces. La tête du pilote est ballottée de tous côtés dans le cockpit et je comprends que l’Autrichien a déjà perdu la vie, même si son décès ne sera annoncé que quelques heures plus tard à l’hôpital, pour des raisons légales… Cette fois l’ambiance est plombée, y compris à Magny-Cours pour nous. Rien à voir bien sûr, à quelque titre que ce soit, mais la solidarité qui unit le monde de la course et du sport automobile est ainsi, parce que nous partageons intimement la même passion, quel que soit le niveau et le matériel utilisé. Et comme souvent en pareilles circonstances, il faut un dérivatif et la soirée fut assez débridée….

Je dois dire que j’ai déjà vécu ça, malheureusement, sur le Dakar ou ailleurs, après l’accident très grave d’un pilote, d’un copain, d’un ami… On a besoin de « péter un câble », peut-être pour se prouver qu’on est encore vivant ? Ca peut paraître monstrueux à certains, mais c’est pourtant ce qui se passe dans l’hôtel à Magny-Cours après le dîner. Je discute ensuite de nos 24 Heures du Mans, 6 ans plus tôt, avec Pierre-François Rousselot, en compagnie de Jean Messaoudi, au volant de l’Argo-Ford et du plaisir incroyable que j’y avais pris de réaliser un rêve de gamin. Finalement, ce plaisir vaut bien tous les risques.

Enre-temps, Ayrton a signé la 65ème pole-position de sa carrière, je m’endors en pensant que c’est bien lui le meilleur, et qu’il va remporter le Grand Prix demain, pour remettre les compteurs à zéro.

Le lendemain matin c’est la course pour moi, et je remonte d’assez loin sur la grille pour finir au milieu du paquet. Comme d’habitude puisque je ne pilote pas assez souvent, mon meilleur tour est le dernier, il m’aurait permis d’être beaucoup mieux placé sur la grille, mais aucune importance, je me suis bien amusé et c’est le principal.

A peine descendu de l’AX, je repense à la F1 et demande si je pourrais regarder le départ du Grand Prix à la télé à l’hôtel. Aucun problème, après le déjeuner rapidement expédié, je monte avec deux ou trois copains m’installer dans le salon au premier étage pour assister au départ.

Sur la grille, Ayrton est resté dans sa Williams, comme d’habitude, mais il a enlevé son casque et sa cagoule, alors qu’il ne le fait jamais. Il est encore plus triste et perturbé que la veille. J’ai appris qu’il s’était rendu sur les lieux de l’accident de Ratzenberger en compagnie du Docteur Sid Watkins, pour essayer de comprendre, toujours. Comme il avait été le seul à le faire lors de l’effroyable accident de Martin Donnelly à Jerez quelques années plus tôt, où le pilote atrocement blessé avait été éjecté de sa monoplace.

L’ambiance est électrique, plombée, angoissante. Le départ est donné après le tour de formation et immédiatement c’est le crash avec Lehto qui percute Lamy immobilisé sur la grille. Il y a des débris partout et des roues ont volé dans la tribune, blessant grièvement des spectateurs. La course est neutralisée, le temps de dégager la piste.

La Williams de Senna mène le peloton devant la Benetton de Schumacher, et les pilotes balayent la piste pour tenter de maintenir leurs pneus en température. Nous commandons des cafés à la serveuse venue nous les proposer, mais l’ambiance n’y est pas….

Le peloton est libéré et les F1 déboulent dans Tamburello a plus de 300 km/h.  D’un seul coup, la Williams quitte sa trajectoire et percute le mur avec une violence extrême. Je retiens mon souffle. Les autres pilotes évitent au mieux les débris et ralentissent, les commissaires sortent les drapeaux, et surgit une monoplace partie des stands derrière le paquet. C’est Erik Comas, qui découvre la scène. Les ambulances arrivent, les médecins s’affairent. On croit voir le casque jaune bouger légèrement, mais je comprends que la situation est effroyable, vu l’ampleur des dégâts sur la monoplace.

Les images depuis l’hélicoptère montrent qu’Ayrton a été sorti du baquet et allongé sur le sol, les secouristes sont autour de lui, mais il ne bouge pas. La serveuse nous apporte les cafés, je n’ai plus de salive dans la bouche, mais j’arrive à lui demander de prévenir nos amis à table que Senna a eu un accident très grave. Nous ne pouvons pas détacher nos regards de l’écran, et il me semble apercevoir  des traces de sang, près de la tête d’Ayrton. C’est à la limite du supportable.

Nos copains montent, rigolards, pensant à une blague, mais ils comprennent tout de suite à nos têtes et aux images que ce n’est pas le cas. Nous sommes tétanisés.

On assiste ensuite aux préparatifs du nouveau départ, the show must go on !

Et puis certains confrères à la télévision, je me dis qu’ils feraient beaucoup mieux de se taire, tant qu’ils ne savent pas, annoncent qu’Ayrton va s’en sortir, que ce n’est pas trop grave, qu’ils ont des infos….

Le nouveau départ est donné, je regarde quelques tours, mais le cœur n’y est pas, et je décide de repartir vers Paris.  Je salue mes copains avec tristesse, eux aussi sont très inquiets, on promet de se rappeler, dès qu’on a des nouvelles.

Sur la route je zappe d’une radio à l’autre, en fonction de la mauvaise couverture dans la Nièvre et ailleurs…

France Info avec mon copain Patrick Grivaz, Europe 1 avec Dominique Bressot, RTL avec  Luc Augier, je les connais tous très bien et je perçois dans la voix de mes copains une terrible inquiétude. C’est Schumacher qui remporte le Grand Prix devant Larini et Hakkinen, mais peu importe.

Et soudain la terrible nouvelle tombe alors que je suis presque arrivé, Ayrton Senna est décédé de ses blessures à l’hôpital. Je pleure comme un enfant, j’ai du mal à continuer à rouler.

Pour moi, la Formule 1 ne sera plus jamais comme avant.

Je n’oublierai jamais ce jour maudit, qui a totalement changé ma vie pour d’autres raisons, très personnelles, mais ce n’est pas le sujet.

Trois jours plus tard, le jeudi matin, je reçois un appel de Jean-Claude Dassier, patron d’Eurosport, qui a réussi à obtenir  l’autorisation de diffuser l’enterrement d’Ayrton dans les rues de Sao Paulo. Il me demande de les commenter en direct avec mon copain Marc Minari. Nous allons tenir l’antenne pendant plus de trois heures, en racontant des anecdotes, des souvenirs, des images vécues avec Ayrton. Epuisés, vidés, nous rendons l’antenne et tombons dans les bras l’un de l’autre.

A chacune de mes venues à Sao Paulo par la suite, je viendrai me recueillir dans le cimetière de Murumbi, seul, à l’endroit où repose le pilote le plus attachant que la Formule 1 ait connu.

Il y a effectivement des moments que l’on a du mal à partager.

4 résponses à "Le jour où Ayrton a pris son envol – par Jean-Luc Roy"

  • Jim PROFIT a écrit:
  • Roland PARIS a écrit:
  • Nounou a écrit:
  • Gabriel a écrit:
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