Mon 1er mai 1994 – par Martine Carret

Notre consoeur Martine Carret a eu la gentillesse de nous envoyer un long papier où elle raconte également son 1er mai 1994. A l’époque, Martine était l’envoyée spéciale du journal France-Soir sur les GP et elle était une incontestable « figure » du paddock et du « clan » français présent sur les GP. Voici son article, très précis et très émouvant…

J’ai débuté dans le métier ici, à Imola, en 1991. J’aime l’Italie et ses tifosi, j’aime ce circuit et son ambiance, les consonances chantantes d’une langue qui est aussi celle de la F1. J’aime la chaleur de l’Emilie-Romagne, les couleurs de sa campagne vallonnée. Je suis envoyée spéciale du quotidien France-Soir et je couvre le sport automobile, la F1 occupant évidemment 80% de mon planning…

Vendredi, premier coup de tonnerre dans le soleil italien. La monoplace de Rubinho (Rubens Barrichello) vole dans les airs puis tourbillonne dans un enchainement de tonneaux. Miraculé ? Il n’a qu’une fracture du nez et du poignet. Je suis près de Senna au moment où le jeune pilote Jordan revient dans le paddock. Bousculade monstrueuse. Un caméraman heurte violemment ma tête avec sa caméra et Senna lui demande de s’excuser et de faire attention.

Samedi, la Simtek de Roland Ratzenberger s’envole à son tour. Le pilote autrichien est tué sur le coup, mais les officiels cachent la vérité. Show must go on.

Senna ne reprend pas le volant pour les essais chronométrés. Je dois écrire sur ce pilote que je connais peu et qui vient de se tuer à sa 3e course.

Le soir depuis le Novotel de Bologne, je téléphone à mon père. Je suis mal et j’ai envie de discuter avec lui. Un geste que je ne ferai qu’une fois dans ma vie.

Dimanche matin, le paddock est sonné. L’ambiance est ternie, sombre, triste. Un malaise est palpable, les gestes de chacun sont mécaniques. Dès lors, tout s’enchaîne comme si les éléments d’un puzzle pré-écrit devaient s’assembler dans un ordre que nul ne maîtrise. TF1 diffuse le message « A special message to my (our) dear friend Alain. Alain I miss you, we all miss you ».

Après le warm-up, Alain va se confier comme sans doute il ne s’est jamais livré. En petit comité, dans le motorhome de Renault, au calme : je suis avec Dominique Bressot d’Europe 1 et il me semble que Luc Augier de RTL est là aussi. Mon magnétophone enregistre ses confidences, sur la vie, sur la mort, sur le danger. Il nous raconte que son fils Nicolas n’a jamais regardé un GP en direct. Les bobines enregistrent ses confidences.

Le soleil brille, les tables du paddock se remplissent, mais je n’ai pas envie de me mêler à la foule. Je remonte dans l’étriquée salle de presse, je mets mes écouteurs et je dérushe les propos d’Alain. Je ne sais pas ce que je vais en faire. Mais au moins, ils seront dans ma bécane.

Crevée par une nuit d’insomnie, je descends prendre un café. Au calme, là aussi, avec Jean-Pierre Jabouille, dans le petit salon du motorhome de Peugeot Sport : « Je ne sens pas ce Grand Prix ». Il me répond « Moi non plus, j’ai hâte que ce soit fini. »

Il est 13h30. Je pars sur la grille de départ. L’enthousiasme des tifosi est vraiment quelque chose de spectaculaire. Un peu comme au Brésil, lorsque les chants de la foule sont capables de couvrir le bruit des moteurs. Chacun s’affaire dans son coin, fait son job. C’est un moment d’intense concentration. Je prends des notes.

A 13h50, les journalistes doivent évacuer la grille. C’est un ballet orchestré avec des autorisations spécifiques : horaire, métier, qui a le droit de rester ou pas, sonnerie de rappel… Au moment où je sors de la grille, je croise Alexandrine Breton, ma consoeur de L’Argus. Je lui demande « Tu as vu Ayrton ? Il est bizarre aujourd’hui. » « Non. » « Viens on retourne ! » Nous n’avons plus le droit d’être sur la grille. Mais nous sommes en Italie. Un sourire au garde, on lui dit qu’on a oublié quelque chose et qu’on revient de suite. Le casque d’Ayrton est positionné sur le capot, face à lui. D’habitude, il est sanglé dans son cockpit, casque attaché. Il est très pâle. La chaleur ? L’image ne me plaît pas. On doit vraiment repartir, la sonnette retentit. Un dernier regard. On file en salle de presse.

14h18. Tamburello, le casque jaune fait un soubresaut et retombe sur sa poitrine. Je n’aime pas ce mouvement. Tout haut, je dis « Il est mort ». En face de moi, Patrick Camus d’Auto Hebdo ferme violemment son clavier et tape dessus « Tais-toi, tais-toi, tais-toi. »

Nous regardons nos moniteurs TV, nous voyons avec frayeur la voiture d’Erik Comas débouler à vive allure alors que l’hélicoptère est posé sur la piste. Comme hier. Accident, hélico… Je descends dans le paddock, chercher des nouvelles que personne n’a vraiment.

Que le GP reparte ensuite ne m’intéresse pas. J’ai téléphoné à Paris et dit que je refusais de m’en occuper. Mon rôle est sur le terrain, pas devant une TV !

J’erre comme tous les autres à la recherche d’infos. Ann Bradshaw, la press officer de Williams a des larmes dans les yeux sur la 2e grille de départ. Elle a avoué à Damon Hill que les nouvelles ne sont pas bonnes. Elle baisse les yeux, comprend mes interrogations et secoue la tête.

Les accidents, la roue qui s’envole, les mécanos blessés, les gens dans le public blessés… Bien sûr, ce n’est pas un terrain de guerre, mais ce qui se déroule, ce n’est pas du sport. C’est apocalyptique. Tout le monde est perturbé et la roue qui se détache de la Minardi d’Alboreto n’est qu’une conséquence prévisible de nos états d’esprit.

Ce dont je me souviens, ce sont des visages fermés, des regards qui s’accrochent, embués, de la communication non-verbale. De Ron Dennis parti s’enfermer chez Williams, de Mansour Ojjeh, d’habitude si souriant devenu livide, de tous les chefs d’écurie venant demander des nouvelles à Frank Williams.

Gérard Baudouin, le chef du service des sports m’a demandé de commencer à écrire au cas où… Je suis incapable de m’y résoudre. J’envoie mes notes de l’interview tapée au kilomètre le matin. J’enrage de devoir m’en servir ! Pas si tôt, pas maintenant. Mais les paroles d’Alain prennent soudain une autre dimension.

La RAI annonce la mort d’Ayrton. Je me mets à pleurer. Patrick Grivaz (GriGri) me secoue et me prend par les épaules : « Qu’est-ce qu’il y a ? » « La TV a annoncé sa mort ». Il prend la parole sur France-Info. De partout, dans toutes les langues fusent des voix teintées d’émotion. Les journalistes brésiliens sont en larmes.

Il faut comprendre que nous sommes coupés de toute information fiable officielle. Les bulletins officiels de la FIA nous donnent les résultats de la course, les chiffres, le meilleur tour en course, de dont tout le monde se moque éperdument. Mais zéro info sur Ayrton ! Cela doit faire déjà plus d’une heure que la TV a annoncé que le pilote brésilien était mort, je croise dans le couloir l’officier de presse de la FIA. Il s’appelle Martin Whittaker, il a longtemps été attaché de presse chez McLaren, il a côtoyé Ayrton. Il tient un papier dans sa main. Il me regarde, les yeux embués et secoue la tête. Son émotion est visible lorsqu’il entre dans la salle de presse pour nous annoncer officiellement la mort d’Ayrton.

Je vais me réfugier auprès de Jean-Claude Lefebvre, mon ami de Peugeot Sport. « Je n’ai pas envie d’écrire sur sa mort ! ». Je croise Norio Koike, le photographe attitré d’Ayrton, celui qui le suit à Angra dos Reis, qui a les exclus dont tous les autres rêvent. Norio est dévasté. Il va poser ses appareils et quitter la F1. Je ne croise que des hommes effondrés, qui n’ont pas peur de montrer leur tristesse.

En salle de presse, il n’y a que des soupirs, des journalistes qui reniflent. Je vais voir Lionel Froissart, je n’ose imaginer son état, à lui, qui est si proche d’Ayrton. Je me contente de lui serrer l’épaule. Là encore, des larmes se croisent et se comprennent.

Ecrire devient automatique. J’écris, je raconte. Au présent, parce que je suis incapable de conjuguer Ayrton au passé. Normalement, nous avons des consignes de calibrage pour nos articles : tant de signes à écrire, qui doivent se glisser dans des pages entre d’autres infos. Là, j’écris, j’écris. J’envoie sans relire. Parce que j’imagine parfaitement le branle-bas de combat au journal. J’ai 5 pages à remplir et le format de France-Soir est immense. A un moment, je me demande si mon ordinateur peut faire un court-circuit avec l’eau de mes larmes qui tombent sur le clavier.

Je quitte le circuit très tard, quasiment incapable de reprendre le volant. Je croise Lionel Chamoulaud… Les mots n’ont aucun sens, alors que nous sommes justement des gens qui jonglons avec les mots ! La communication s’effectue avec les émotions.

Le lendemain, nous prenons le vol d’Air France à Bologne, journalistes et équipe de Renault Sport. Nos journaux, nos articles sont étalés à l’entrée de l’avion. Qui a envie de lire ? On a vécu la mort en direct d’une météorite. Nous avons tous des lunettes noires. Les hôtesses distribuent des boites de mouchoirs. Le commandant de bord  dira le strict minimum. Pas un mot ne s’échange entre nous.

L’avion s’envole. Au loin, sur le tarmac, un petit avion privé reste, solitaire. Son propriétaire ne montera pas à bord. Plus jamais.

Martine Carret – twitter : @martinecarret

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6 résponses à "Mon 1er mai 1994 – par Martine Carret"

  • Jean PEREZ a écrit:
  • Sylvaine a écrit:
  • BK a écrit:
  • mms a écrit:
  • envert94 a écrit:
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