Marcos Ambrose : questions pour un champion

L’annonce aujourd’hui de la « mise en retrait » de Marcos Ambrose du V8 Supercars, trois mois après son retour officiel dans la discipline, continue d’alimenter les discussions et l’on mentirait si on disait que nous ne sommes pas nous-mêmes sous le choc. Car franchement, on ne voyait pas cette nouvelle venir et on se rend bien compte que c’est l’incompréhension qui domine dans le monde du sport automobile, notamment australien, où les premiers commentaires avisés (Mark Skaife, Will Davison, Lee Holdsworth) évoquent un départ « brutal » et pour le moins « précoce » de la part d’Ambrose…

Inutile de rappeler qu’Ambrose est une légende du V8 Supercars, qu’il a été champion en 2003 et 2004 (de la même façon qu’un Whincup est aujourd’hui champion, c’est-à-dire en dominateur) et qu’il a failli l’être en 2005 (battu seulement par la constance de son coéquipier Russell Ingall). Seule ombre au tableau : il n’a pas gagné Bathurst. Mais on n’est pas près d’oublier cette époque où l’on retrouvait quatre pilotes superstars : Ambrose, Skaife, Lowndes et Murphy.

Dix ans plus tard, Ambrose tentait donc un retour en V8. Ce retour, tout le monde l’espérait. D’une part parce que même si son aventure américaine en Nascar était courageuse et sympathique, il n’y était pas non plus devenu le nouveau Jeff Gordon. Ensuite, parce qu’on se disait qu’il y avait encore de quoi faire quelque chose en Australie, et qu’on se régalait à l’avance de le voir batailler contre Whincup ou Winterbottom. Le fait que Roger Penske tente lui aussi une aventure commercialo-sportive en Australie était la dernière pièce du puzzle. On tenait là une affiche et un projet magnifiques ! Patatras, tout s’écroule trois mois plus tard et on s’interroge.

A moins d’apprendre dans quelques jours ou semaines que Marcos Ambrose, Roger Penske ou Dick Johnson ne s’entendaient plus et qu’il était devenu impossible pour eux de travailler ensemble, on en est un peu réduit à essayer de deviner ce qui a pu se passer. Car ce projet mettait en place tellement d’intérêts et de stratégie professionnelle de haut niveau qu’on continue de s’étonner d’une annonce aussi rapide et aussi radicale.

Du côté des « moins » – Il est certain qu’Ambrose, depuis ses premiers essais à Sydney Motorsport Park en novembre 2014, s’est tout de suite rendu compte que les V8 Supercars n’étaient plus les mêmes qu’à l’époque où il était champion et que ça allait être plus difficile que prévu. Après tout, nous sommes bien dans une évolution de la « Car of the furure » qui était déjà une évolution marquante par rapport aux « vieilles » voitures V8 du milieu des années 2000. Ensuite, il y a l’âge : à 38 ans, dix ans après, n’est-ce pas un poil trop tard ? Michael Schumacher l’a démontré en F1 entre 2010 et 2012 : on ne revient pas impunément dans sa catégorie d’origine. Peut-être y a-t-il eu aussi le ressenti d’une « pression » trop forte : là où aux Etats-Unis Ambrose était relativement « tranquille » par rapport à des vedettes comme Dale Earnhardt Jr ou Tony Stewart, il (re)devenait forcément une pièce maîtresse en Australie. Comment ne pas évoquer non plus le fait que l’équipe DJR Team Penske n’ait qu’une Ford Falcon FG X cette année et que cela semble être un authentique handicap de nos jours si on veut continuer à régler ces voitures si particulières… Enfin, il est évident que les résultats n’ont pas été bons depuis Homebush l’an dernier , le pire étant survenu le week-end dernier à Melbourne en course support de la F1 – en quatre courses, Ambrose est à chaque fois parti en fond de grille, n’a jamais été classé mieux que 18e et a subi un gros accident au départ de la dernière… Tout cela après des performances jugées moyennes à Adelaide, cela a dû jouer sur le moral.

Du côté des « plus » – tout cela était-il pour autant dramatique ? Non. Personne ne voyait raisonnablement Ambrose revenir et instantanément aller se frictionner à Whincup (et à Red Bull Racing Australia) ! On savait qu’il fallait du temps et Penske a suffisamment montré dans le passé qu’il pouvait se permettre de construire un programme sur la longueur avant d’arriver à gagner (ce qu’il a répété en personne à Adelaide) pour qu’on lui fasse confiance. Le programme, à défaut d’être rapide, paraissait au moins cohérent et méthodique. De plus, le bilan comptable des trois derniers meetings n’est pas si catastrophique (à part Melbourne). Le retour officiel d’Ambrose à Homebush en décembre 2014 avait été franchement honnête, même si pas très spectaculaire, et il y avait eu de bonnes choses à Adelaide – notamment une sensationnelle place dans le Top 10 Shootout de la grande course du dimanche ! Au moment où le Tasmanien nous annonce sa décision, il est 12e au championnat pilotes – dans la première moitié du tableau, et devant des pilotes comme Scott McLaughlin ou Lee Holdsworth ! Il y a pire, non ? Enfin, tout le monde voyait d’un bon oeil le retour d’Ambrose dans la discipline, une excellente dramaturgie pour booster encore un peu plus la discipline, faire venir de nouveaux sponsors, fans, journalistes etc. Tout était en place pour une « belle histoire ».

Conclusions – eh bien comme on l’a compris, on en est réduit à se poser des questions parce qu’on voit bien qu’il y a des choses qui semblent « ne pas coller ». Qui plus est, annoncer cette décision à la veille ou presque de la manche de Symmons Plains en Tasmanie, où on s’apprêtait à célébrer le retour au pays du « héros » local n’est pas logique – même en difficulté il y aurait été mis à l’honneur… Alors ? Ambrose est-il à ce point pesuadé que ce retour est voué à l’échec qu’il préfère tout de suite y renoncer ? Quitte à paraître comme un « petit bras », voire un « déserteur » ? Est-il à ce point persuadé que son équipe n’aura jamais les moyens de gagner qu’il souhaite quitter la partie avant la fin ? Est-il fâché et claque-t-il la porte ? Ne supporte-t-il pas l’attention que tout le milieu du V8 et les fans lui portent ? N’a-t-il plus la patience pour développer une voiture et attendre son heure ? Veut-il finalement se consacrer à sa famille ou à de nouveaux projets ?

Toutes ces questions, on s’en rend compte, sont peut-être légitimes mais elles restent fondamentalement incompréhensibles. Surtout au mois de mars, après seulement deux meetings (dont un hors championnat) et émanant d’un pilote professionnel qui n’a pas eu peur d’aller défier les Américains sur leur sol ! C’est trop tôt, trop étonnant, trop surprenant. Il y a quelque chose qu’on ne sait pas encore, et qu’Ambrose révélera peut-être avec le temps. En attendant, il nous laisse sur notre faim et dans une grande frustration. On ne lui en veut pas spécialement (après tout c’est même plutôt courageux), mais on aimerait comprendre.

 

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