Jules a disparu, et la F1 est dépeuplée !

Je n’avais plus ressenti, depuis longtemps, depuis 21 ans exactement, cette impression terrible, ce sentiment épouvantable que la Formule 1 ne serait plus jamais la même, que le sport automobile n’aurait plus jamais le même goût. Pour moi, en tout cas….
Je n’avais plus ressenti physiquement ce sentiment de vide depuis l’accident d’Ayrton Senna, depuis sa mort en course, à Imola, le 1er mai 1994.
Cette impression effroyable, finalement, malgré tout ce que j’ai pu dire et prétendre moi-même depuis des années, depuis que j’ai choisi cette profession de journaliste spécialisé dans les sports mécaniques. Après chaque accident mortel, mon métier consiste à expliquer les circonstances d’un drame, les moyens de l’éviter, mais aussi de tenter de décrire les raisons qui poussent les pilotes à continuer malgré tout, malgré ce danger toujours présent, quelles que soient les mesures prises concernant les machines, les circuits ou les hommes.
Le samedi 18 juillet au matin, je rallume mon portable et plusieurs messages se bousculent : Jules Bianchi est mort. Sa famille a annoncé la terrible nouvelle dans un communiqué diffusé très tôt le matin même. Je dois appeler BFM TV pour intervenir immédiatement en direct pendant le journal, il faut trouver les mots, aller à l’essentiel, puis sauter sur ma moto pour venir témoigner en plateau en direct, puis continuer sur RMC dans les GG du Sport avec Serge Simon. Il faut rappeler les circonstances de l’accident du 5 octobre 2014, au 42ème tour du Grand Prix du Japon, dans le 7ème virage du circuit de Suzuka, où la Marussia de Jules Bianchi est venue percuter l’engin de levage qui évacuait la Sauber d’Adrian Sutil, sorti de la piste au même endroit un tour plus tôt !
Une piste inondée par une pluie torrentielle, la pénombre d’une journée d’automne finissante, des drapeaux jaunes peu ou mal agités, une direction de course dépassée par les évènements, un système de freinage complexe et défaillant….Peu importe les raisons, cumulées, qui ont abouti à cet accident dramatique qui a laissé un jeune pilote de 25 ans inconscient sur un lit d’hôpital pendant plus de 9 mois.
Bien sûr, nous savions que les blessures à la tête subies par Jules lors de l’impact très violent de son casque avec l’arrière de l’engin avaient laissé des séquelles probablement irréversibles. Nous savions qu’il ne pourrait plus jamais piloter, ou même peut-être mener une vie « normale », mais on croyait au miracle, qui lui permettrait peut-être de survivre dans des conditions acceptables….
Des espoirs insensés que l’annonce de son décès a tué, aux aussi


Au-delà de ses immenses qualités de pilote, c’est la perte de l’homme qui me parait aujourd’hui terrible. Jules Bianchi était certainement rugueux en course, il n’est pas de vrai champion qui ne le soit, mais sans recourir à des « coups tordus », à des manœuvres déloyales ou très dangereuses pouvant mettre la vie de ses concurrents en péril. Audacieux, il l’était, plus que beaucoup d’autres, mais le fait que tous ses adversaires lui aient conservé, de son vivant, leur amitié et leur respect témoigne du fait que c’était surtout un seigneur.
Un homme élégant, au physique et au mental. Un grand frère, un leader, une référence, quelles que soient les qualités de ses adversaires. Même si son palmarès ne mentionne pas de titre de champion en GP2 ou en Formula 3.5, au contraire de la F.Renault 2.0 ou de la F3 Internationale, il s’était battu jusqu’au bout pour les  décrocher, les circonstances ou la mécanique en avaient décidé autrement.
Même sans ces titres-là Jules était déjà un Champion. Un vrai, un de ceux que l‘on peut admirer pour son talent, mais aussi et surtout pour ses qualités humaines. Même quand on exerce la profession de journaliste.
Sa trajectoire en Formule 1 et ses 34 Grands Prix, tous disputés au volant d’une modeste Marussia, lui avait permis d’éclater au grand jour à Monaco en mai 2014, avec une neuvième place, arrachée depuis sa 21ème position sur la grille de départ.
Un véritable exploit qui avait permis au grand public et aux non-spécialistes de comprendre pourquoi la Scuderia Ferrari avait recruté Jules au sein de sa Driving Academy, et pourquoi il avait été le plus rapide en essais privés à Silverstone en juillet 2014, dans le baquet de Raikkonen, indisponible à la suite d’un accident lors du Grand Prix quelques heures plus tôt. Nous savions que Jules était aux portes de cet engagement officiel en Grand Prix pour le compte de l’écurie la plus prestigieuse du Championnat du Monde ! Et là, tout devenait possible, la victoire…..et le titre, pourquoi pas ?
Je m’étais intéressé de près à la trajectoire de Jules depuis plusieurs saisons, parce qu’il avait quelque chose de différent, quelque chose de plus que d’autres : la classe, la gentillesse, la disponibilité, parce que c’était un type bien, tout simplement, et parce que je connais et j’admire son grand-père Mauro, très grand pilote également.
Depuis l’accident de Jules en octobre 2014  la grille de F1, qui comptait quatre Français en 2013, me semblait bien vide, il manquait un pilote très important, même si il n’était pas encore aux avant-postes, mais ce n’était qu’une question de temps.
Pour moi, la disparition de Jules provoque, pour d’autres raisons bien évidemment, un choc similaire à celle d’Ayrton Senna. La Formule 1 n’aura plus jamais le même goût, plus jamais la même saveur, plus jamais le même piment.
La Formule 1 qui traverse une crise, désespérément à la recherche d’un second souffle et de centres d’intérêt, elle qui a déjà perdu une bonne partie de son âme.
Button, Vettel, Ricciardo, parmi la grande majorité des pilotes présents dans la Cathédrale de Nice le 21 juillet dernier, ne dissimulaient pas leurs yeux rougis. Ces 90 minutes de cérémonie, nous ont permis d’entourer et de soutenir Philippe et Christine, les parents de Jules, mais aussi son frère, sa sœur, et toute sa famille, dévastés par l’émotion selon leurs propres termes.
Dans ces cas-là, on se demande si la Formule 1 mérite toute cette douleur, toutes ces souffrances, aujourd’hui je réponds non.
Jusqu’à quand ?
Jean-Luc ROY

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